Les Chamagnons

Les Chamagnons

Les colporteurs ambulants

 

Activité surtout urbaine au début du 18e siècle, le colportage de livres ou d'images part à la conquête de la campagne où il fait partie intégrante du paysage à la fin du siècle.

Dans le « grand » colportage ou colportage à longue distance, les professionnels de la vente ambulante s'appuient sur un réseau complexe.

On les appelle les Gascons, les Chamagnons, les Savoyards...

Les Gascons, en réalité, viennent des Pyrénées. Quant aux Chamagnons, ce sont des Vosgiens ; en effet quelques uns sont originaires du village de Chamagne (près de Charmes) d'où le nom de Chamagnons qu'on donne aux colporteurs de l'Est en général. Mais on rencontre aussi, parmi ces itinérants, des Jurassiens, des Auvergnats, voire des étrangers...

A côté de ce grand colportage existe aussi un petit colportage, plus local et qui est le fait d'individus isolés et non plus organisés.

De plus, il existe un colportage d'hiver et un d'été ; ces périodes dépendent des produits colportés - l'almanach étant par exemple un article saisonnier - et aussi de l'activité agricole et familiale du colporteur.

Un chemin, à peine, se dessine au bord du canal. Les pas ont, peu à peu, dénudé les pierres, écrasé les herbes. A côté du canal, si droit, qui barre la photographie de son trait, la trace est infime, si légère qu'elle pourrait être celle d'un lutin.

De ceux que l'on pourrait rencontrer, si on les laissait faire, dans ces amas d’herbes pliées, de branches, de mares qu'abandonne le Rhône en revenant dans son lit.

Contrairement aux autres images de la série Lônes, cette photographie représente un univers presque ordonné de rives rectilignes. Sans mystère.

Puis, faisant fi de nos certitudes, des hommes banals qui ont sûrement arpenté ce canal de décharge, de la tristesse de ces abords abimés, on ne retient que la force de ce léger sentier, les détails des herbes ciselées qui se dressent, des cailloux ronds et blancs...

Tout le travail que Jacqueline Salmon a réalisé sur « Le Rhône et le sacré » est en noir et blanc. De grandes photographies carrées, des décors d'un théâtre magique. Jamais la couleur ni la présence humaine ne sont nécessaires ; ce sont des signes qui, avant tout, sont recherchés.

Des contours de créatures mythiques, des marques sur le sol inexpliquées, des croyances archaïques. L'homme n'est là que par les reflets de son imaginaire.

Le marchand spécialisé dans l'image se déplace en général avec un équipement léger. Il porte son stock au dos, rangé dans une caisse ou à plat, dans un carton à dessin équipé de bretelles.

Ainsi, il marche, le bâton d'une main, les images dans l'autre, de maison en maison, de villes en villages. Il présente les images à ses clients directement sur le bras, roulées ou pincées dans une latte de bois. Ou bien ouvre ses cartons devant des clients fascinés… D'autres tendent, entre deux arbres, une corde où ils suspendent les images avec des pincettes en bois, attirant le chaland au son du violon…
Pour son indépendance et ses contacts, le colporteur inquiète les pouvoirs publics. On veille donc à ce qu’il ne puisse rien diffuser de séditieux.

Le colportage des imprimés, libre à la Révolution, soumis sous l'Empire et la Restauration à un contrôle sévère, libéré de nouveau par la République de 1848, est de nouveau fortement réglementé en juillet 1849.

Chaque livre, écrit, brochures, gravures ne peut être imprimé sans l'autorisation des préfets. En 1852, de nouvelles mesures viennent renforcer le dispositif.
Chaque document destiné au colportage ne peut l’être qu’après l'accord d'une commission et doit posséder une estampille.

Une image peut, par exemple, être tout simplement interdite ou obtenir l'accord pour être imprimée et vendue, mais non pour être colportée…
La surveillance fut réellement intense entre 1849 et 1880, jusqu’à la loi de juillet 1881 établissant la liberté de la presse et du colportage.

Au 19ème siècle, toute personne se déplaçant en France - et a fortiori les colporteurs - doit être munie d'un Passeport de l'intérieur.

Il est pris en mairie moyennant deux francs et un certificat de bonne vie et mœurs. Sur le passeport sont précisés la description physique de la personne, son identité et sa profession, ses éventuels compagnons, enfin sa destination.

Ces renseignements sont également portés sur la souche du passeport qui restera conservée en mairie. Valable une année, le voyageur peut l'utiliser pour d'autres destinations que celle établie initialement sur le document. Il fait alors établir un visa dans la ville où il se trouve pour sa nouvelle destination.

Ses visas inscrits au dos du passeport permettent ainsi de reconstituer les trajets effectués durant l'année par les colporteurs.

Au bout d'un an, le colporteur peut renouveler son passeport en échange de l'ancien périmé...

Natif et domicilié à Rehaincourt, un village situé entre Charmes et Rambervillers, il n'est pas un chamagnon à proprement parler.

Toutefois, chamagnon est devenu le terme générique qualifiant tous les colporteurs d'images lorrains, et notre homme en est un.

Nombreuses sont les communes vosgiennes et lorraines dont sont issus les colporteurs d'images et imprimés populaires.

Dans l'ouest des Vosges, Bazoilles-sur-Meuse, Aouze, Aroffe, Haréville-les-Chanteurs, au nom caractéristique…

Tous ces villages à tradition de colportage sont à proximité de grands axes de communication. Les chamagnons se servent des librairies des villes pour se réapprovisionner et même si leur clientèle est essentiellement rurale, la destination des colporteurs d'images est toujours une ville importante.

Chaque année, Nicolas Lévêque alterne deux campagnes de colportage d'un et deux mois maximum, en mars et durant les mois d'été.

Ainsi en mars 1818, il s'est rendu à Langres, Dijon, Gray et Besançon.

Cette campagne de 1819 a duré deux mois. Lévêque, 53 ans, et son fils de 15 ans ont parcouru près de 1000 km, soit en moyenne 16 km par jour, tout en vendant images et imprimés. Pour lui, la vente d'images est un appoint ; il n'est pas issu d'une famille qui pratique le colportage à l'année comme certaines à Chamagne. Il saisit l'opportunité d'être à proximité d'une industrie locale florissante pour en écouler le produit.

Si le chaudronnier ou le ramoneur ne pratiquent que leur « spécialité », il est fréquent que le colporteur ou la colporteuse de mercerie propose aussi des images ou des livrets de littérature populaire. Et inversement, puisque le colporteur d'images a aussi souvent dans sa besace des articles de mercerie.

Deuxième enfant de Pierre et Marie Rumèbe, Honorine naît en 1870. Ses parents, pyrénéens d'origine, sont des colporteurs de toiles et d'articles de mercerie. Ils colportent alors dans les Vosges puis finissent par s'installer en 1874 à Épinal, rue des Petites-Boucheries, parmi d'autres gascons, les Mothe, Sère, Primes, Carbone, Junca...

D’Épinal où se trouve leur stock, la famille part en carriole, s'arrête dans les villages : de là, à pied, les deux enfants rejoignent les fermes isolées.

La boîte d'Honorine est en sapin, avec une lanière de cuir, remplie de trésors... de boutons, de fils, de dentelles, de rubans ou de savons…

En 1883, la famille s'installe à Dompaire puis en 1903, Honorine et son frère achètent un commerce dans la rue principale ; par cette acquisition, la famille s'implante définitivement tout en gardant le commerce ambulant.

A la mort de son frère en 1920, Honorine garde seule le magasin devant lequel elle pose en souriant. Ses descendants poursuivirent en parallèle leur activité ambulante jusqu'en 1980.

Jean-Claude Maurice de Senonges (Vosges) exerce la profession de « chanteur vendant des cantiques » dans la région de Langres lorsqu'en 1811, il prend à Épinal un passeport et s'approvisionne probablement en cantiques spirituels chez Pellerin. Comme le montreur, il utilise le chant pour attirer ses clients, accompagné parfois d'un instrument, le plus souvent d’un violon.

Sur un panneau de toile monte sur un mat, sont collées plusieurs images qu'il décrit... en chantant sur l'air d'un cantique ou d'une complainte selon sa spécialité. Il est souvent accompagné de son épouse et quelquefois de ses enfants. Chacun a un rôle précis.

Le colporteur chante pendant que les autres membres de la famille jouent les chœurs et proposent à la vente, complaintes ou cantiques, sous forme de livrets ou d'images.

Là encore, il se produit davantage dans des lieux populeux propices à la vente tels que foires, places commerçantes des villes et villages que vendant porte à porte, comme nous pourrions l'imaginer.

Dans les registres d'état-civil, Joseph Balland, colporteur de Vagney (Vosges) est dit « marchand rouland » mais, sur son passeport, il est précisé « colporteur de la châsse de St Hubert ».

La hotte attire le chaland naïf qui achète toute sorte de petits objets de piété, crucifix, médailles miraculeuses, chapelets, la miraculeuse bague de saint Hubert qui protège de la rage, des livrets à thème religieux et accessoirement des images. Ce colportage est une spécialité lorraine probablement liée à la confection dans les ateliers nancéens de personnages en cire habillée.

Joseph Balland exerce dans les foires, les fêtes et surtout les centres de pèlerinage. En juillet 1827, il se rend dans les Ardennes, placées sous la protection de saint Hubert, le grand saint local également patron des chasseurs. Début septembre, il est à Avesnes dans le Nord, lieu de pèlerinage dédié à saint Etton. Le 15 septembre, il se trouve à Notre-Dame-de-Liesse dans l'Aisne, où se tient un célèbre pèlerinage marial. Enfin, il rentre par Verdun, Nancy et Epinal fin octobre.

Il a parcouru avec son épouse 930 km, dont on a du mal à penser qu'ils aient pu les parcourir uniquement à pied. La hotte est lourde et les cires sont fragiles.

Le montreur de saint Hubert est certainement le colporteur le plus spectaculaire avec sa hotte agrémentée de personnages en cire, mais ce n'est pas un colporteur d'images à proprement parler bien qu’il en vende aussi.

Le colportage rural répond à un besoin. Jouissant d'une large autonomie, le colporteur peut se porter au devant du client tout au long de son itinéraire et atteindre ainsi les hameaux les plus isolés.

Souvent issu lui-même du milieu rural, il connait bien sa clientèle et peut répondre au mieux à ses goûts et à ses besoins. Nul doute, par exemple, que ses résultats de ventes orientèrent la production des livrets et des estampes.

La coercition et la répression contre la liberté d'expression des humoristes et pamphlétaires subversifs au pouvoir, ajoutés aux moyens plus modernes et plus rapides de communication vinrent à bout de cet homme de l'errance.

Le colporteur fascine. Itinérant face aux sédentaires, parleur face aux silencieux, pourvoyeur face aux acquéreurs, relativement savant face aux ignorants... il est autre, étranger, à la fois attendu et redouté, aimé et détesté...

Sa différence a probablement permis à son souvenir de se perpétuer à l'instar de la chanson : Les Chamagnons (2002).

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