Les Sagards et les Walous

C'est l'histoire d'un sagard et d'un oualou !

Le sagard

Celui-ci comme tant d'autres de ses confrères « boisilleux » faisait sa saison de coupe en forêt, travaillant le jour et dormant la nuit dans sa hutte.

Comme tant d'autres de ses confrères « boisilleux », il avait quitté le foyer familiale ou la ferme et y reviendrait après quelques mois d'un dur labeur.

Le oualou

Il lui arrivait de faire affaire avec un batelier flotteur de voiles ( la voile est un assemblage de bossets autrement dit de radeaux formant un train de bois flotté), communément nommé oualou en Lorraine, en lui vendant ou en lui troquant quelques harts (jeunes branches flexibles servant à lier les billes de bois en radeaux) que le flotteur n'aurait pas à aller chercher dans les bois, d'autant que la fourniture en harts était très réglementée et contrôlée, ce qui n'empêchait pas quelques trafiques entre sagards et oualous.

Le métier des uns étant dépendant de celui des autres, ils s'accommodaient tant qu'ils le pouvaient pour satisfaire leurs affaires mutuelles et quelques fois individuelles car le salaire d'un sagard étant d'un peu inférieur à celui d'un oualou, il fallait trouver de quoi grossir le pécule et renflouer ce qui avait été bu.

Tous accomplissaient des exploits, les sagards par les dangers de la coupe, les oualous par le danger des chemins de l'eau et tous deux par leur résistance aux pénibles conditions de travail, à la faim, à l'insalubrité des cabanes et la rigueur du climat.

A cette époque plus de 200 oualous pratiquaient le flottage des rives de la Meurthe, de la Moselle française à la Moselle allemande et au-delà car le bois Vosgien était prisé des chantiers de construction de bateaux en Hollande. Le bois de chauffage étant réservé à la consommation locale et régionale.

On disait de ces oualous : qu'ils avaient « mauvaise tête mais bon coeur », « qu'ils ne manquent ni de cœur ni d'estomac » ou encore qu'ils sont « hâbleurs et râleurs ».

S'ils étaient la gloire du pays, choyés par les aubergistes, admirés de certains riverains, ils n'en étaient pas moins diabolisés par les meuniers, les éclusiers et les industriels des usines riveraines obligés de cesser leurs activités à cause du « bran » (courant) qu'il fallait provoquer pour faciliter le passage de la flotte.

La saison touche à sa fin et force est de constater que le sagard va s'en revenir bien moins riche que prévu et qu'ainsi la honte et le déshonneur le poursuivront jusqu'à la prochaine saison si cette dernière ne s'avérait pas plus fructueuse.

Les harts seront désormais payables uniquement en monnaie sonnante et trébuchante avec une légère hausse en dédommagement des risques encourus.

La bagarre et les coups.

Mais le oualou ne voyait pas ça du même œil et les voilà qui haussent le ton, qui gesticulent et qui s'empoignent par le col. Alors le dôleur (chef d'équipe) intervient et tout en bottant le cul du sagard, le redirige vers le chantier.

Quel temps perdu pour le oualou qui va devoir trouver puis tailler et mouiller ses harts lui même sans se faire remarquer ou sans avoir à justifier d'où ou de qui il les tient.

Ah ! Il le maudissait le sagard, le oualou !

Il lui tordrait bien le cou le oualou, au sagard !

Pour lui avoir fait ce mauvais coup, le sagard au oualou !

La voile est en marche, les oualous coiffés d'un large chapeau noir, acheminent lentement le train de bois qui prendra de la vitesse un peu plus loin et qu'il faudra gouverner habilement à l'aide du « forêt » et du « cheval » (perches) sans abîmer ni les bois, ni la marchandise qu'ils transportent, ni les berges.

Raon l'étape la voile est arrivée.

La tappe étant payée, de la Meurthe ses hôtes libérés, le oualou s'en va au cabaret où il est un habitué.

En chemin, son oreille expérimentée est attirée par un cri sourd provenant de la rivière en contre bas où se tournent rapidement ses pas. Son regard expert scrute rapidement la surface des eaux et il lui fallu peu de temps pour apercevoir une tête et deux mains qui s'agitaient énergiquement.

Sans se dévêtir, le oualou plonge depuis la berge pentue et disparaît sous l'onde trouble.

Au bout d'un instant, un autre cri et soudain la tête et les mains qui s'agitaient surgirent de la surface puis en s'élevant, dévoilèrent du visage jusqu'à la taille, une fort jolie demoiselle que le oualou ramena saine et sauve sur la rive luisante et boueuse.

Elle s'était aventurée hasardeusement et rêveuse, bien trop au bord glissant de la rive alors que sa mère l'avait envoyée chercher du lard pour la soupe et des provisions en prévision du retour de son père qui n'était autre que le fameux sagard !

Ce fait divers ne passant pas pour chose banale dans ces contrées, le colportage de rumeurs toujours d'usage faisant la joie des récuspotos comme ont dit à St-Dié, on eu tôt fait d'en faire railleries et sornettes.

Trois jours après le départ du train de bois, la saison du sagard étant achevée, c'est à pied, accompagné d'autres forestiers, qu'il prit le chemin du retour pour trois bons jours de marche.

Comme tant d'autres de ses confrères « boisilleux » il va au cabaret pour boire et fêter la fin de la saison d'enfer avant de retourner à son foyer!

Depuis le jour du sauvetage, au jour du retour du sagard, les avis et versions des faits divergeaient selon la clientèle du cabaret qui se composait de deux groupes.

Ceux qui disaient à haute voix que l'imprudente n'avait rien à faire de ce côté et que sans l'héroïsme dont avait fait preuve le courageux oualou, la demoiselle serait morte noyée et emportée par les eaux.

Ceux qui à voix basse disaient des choses comme : « Poule mouillée, poule à plumée ! »

Quand les sagards entrèrent dans le cabaret, il n'y avait plus beaucoup de oualous étrangers, la plupart d'entre eux avaient pris la route du retour le long des chemins de halage car ils venaient de plus loin, de St-Nicolas de port, de Nancy ou Frouard.

Étaient présents seulement, ceux qui étaient de Raon ou à proximité.

On se salue, on va s'asseoir et on commande à boire.

« Qu'elles nouvelles apportez vous les oualous ?! »

Parce qu'il faut dire que la mobilité, caractéristique essentielle des oualous, faisant partie intégrante du monde de la batellerie, qui leur faisaient voir du pays,

facilitait le colportage des nouvelles et des messages personnels des gens de la montagne à ceux de la vallée et inversement comme cela se pratiquait entre éclusiers et mariniers.

La question tombait à point.

« La nouvelle, c'est que j'connais un sagard qui, au oualou va payer à boire ! » lança le patron derrière son bar.

« Bah ! Mon 'ieux t'sé pas tout ! Te woua wouar !» dit encore le oualou.

On fit silence dans la salle, tous les sagards assis autour des tables, les oualous tous à un bout du comptoir, à l'autre bout, les clients ordinaires et tous avaient un air expectatif et hagard.

« C'est qu'il a sauvé ta fille des eaux l'sâpré ! » dit le cabaretier.

« Et même qu'il aurait pu y laisser sa peau » répliqua un des oualous.

« Oualà c'que c'est d'traîner ! » envoya un client habitué.

Non de bois de petits pois !

La bagarre éclata lorsque l'un des oualous accoudé au comptoir dit au sagard : 

« Pas sûr qu'elle fut aussi vierge en sortant des eaux qu'elle ne le fut en y entrant ! »

Ce fait divers se répandit partout dans le pays et c'est sans doute à cette occasion que naquit la chanson des sagards et des oualous.

Flottage le oualou

Les Sagards et les Oualous op2

Les oualous 2

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